Extrait du chapitre 13

Revenant à la réalité, il se plaça aux côtés du capitaine qui ajustait ses calculs à l’aide d’une « carte de traversée ». L’ingéniosité de l’objet était sans pareille : une maquette de l’Asra se déplaçait sur un Atlas et suivait un itinéraire en pointillé noir qui zigzaguait au milieu de la Mer Pourpre en direction des Terres Damnées. Un sablier, se retournant toutes les minutes, flottait au-dessus de la maquette et indiquait 13 jours.

Jason observa plus attentivement l’instrument et remarqua un deuxième sablier. Immobile et indiquant 28 jours, il survolait un chemin vert qui passait par le nord de l’île de Volci.

– Intéressant, n’est-ce pas ? On n’en trouve qu’à Volci, des cartes comme celle-ci, expliqua Shelrock quand il vit l’intérêt de Jason pour l’objet. L’île grouille d’ingénieurs magiques qui tentent de révolutionner la navigation. Mais vous êtes habile en magie, d’après ce que m’a dit Artemis.

D’abord étonné de la manière familière qu’il avait de nommer la princesse, il hésita à répondre un instant. La jeune femme avait-elle vraiment parlé de lui ? Dans tous les cas, si elle avait confié cette information à Shelrock, elle ne devait pas lui avoir parlé de l’incident de la veille.

En effet, finit-il par répondre en observant l’horizon pourpre.
– Quelle forme… de magie ?
– Je manipule les objets et l’esprit d’autrui par pensée, mais ce qui m’intéresse c’est l’apprentissage des soins magiques, déclara-t-il, évasif. J’ai enseigné au sein de la haute-école du Pas-de-Effluos pendant un moment avant de me retirer pour… raison personnelle.
– Ahh le Pas-de-Effluos, soupira le capitaine en crachant son herbe pour boire une gorgée de sa gourde. Belle ville, mais il y a trop de personnes qui ne pensent qu’à leur cervelle ou à leur prodigieuse magie. Ce ne sont pas des gens qui aiment voyager, ils se complaisent dans leur quotidien tranquille. Alors oui, c’est joli, c’est clinquant, mais on en fait rapidement le tour quand on aspire à l’aventure comme moi.

[…]

Jason eut un sourire enchanté en guise de réponse puis se tourna vers Artemis. Cette dernière semblait perdue dans la contemplation de la mer et les avisectas qui voletaient à côté du bateau.

Ces abeilles plus grosses qu’un moineau étaient dotées d’une paire d’ailes en plume et annonçaient en général de beaux jours lors des mois de Lumia. Elles avaient la fâcheuse tendance d’élire domicile dans les bateaux où les ruches prenaient rapidement des proportions conséquentes si on les laissait faire.

Pourtant, ce n’était pas le ballet des avisectas qui inspirait le télépathe, mais plutôt le vent qui jouait avec les cheveux courts d’Artemis. Lumia se prêtait au spectacle en les teintant de reflets orangés. Du visage blanc de la princesse et de ses yeux bleus émanait une beauté qu’il n’avait pas pris le temps d’observer plus tôt.

Face au silence brutal de l’homme, le Catuméen se tourna quelques instants vers la source de son attention et sourit :

– Il faut reconnaître que c’est une belle femme, avoua Shelrock en tendant sa boisson à Jason, comme pour le réveiller.
– Sans doute, mais les apparences sont trompeuses…

Le sorcier attrapa poliment la flasque et renifla le contenu. Du rhum… évidemment. Il but une petite gorgée pour éviter toute critique et grimaça. Il n’était pas habitué à boire, d’autant qu’alcool et fatigue n’étaient pas de bons alliés.

– Vous ne croyez pas à la prophétie ? demanda l’hybride félin.

Jason ferma les yeux pour occulter la vision de la princesse, et secoua la tête :

– Je pense surtout que les prophéties sont sujettes à interprétation, se défendit-il en rendant son butin. Il se peut qu’elle soit comme le reste de sa famille en dépit de ses attributs féminins. « Une nuit de Souffle, une âme brisera la malédiction du sang royal. » : c’est vague. Qui nous dit qu’il s’agit bien de la princesse ? Rien ! Et jusqu’à preuve du contraire, je la considérerai comme toute aussi dangereuse que son propre père.

Soudain, telle une bise, une mélodie s’éleva dans l’air. À peine audibles, des paroles leur parvinrent aux oreilles, chantonnées par une voix tremblante :

« Lancinante harmonie… paisible royaume de la nuit.
Au cœur du crépuscule, tu m’as laissée incrédule.
Toi le père que j’aimais… Tu m’as brisée, massacrée.
Seule je ne serai pas… Debout malgré le trépas.
Pour rejeter son roi… Malar Jevil combattra…
Même à terre face à toi, je ne baisserai pas les bras !
Ma glace jamais ne fond, je suis enfant du dragon !
Même face à la mort… Je t’affronterai encore...
Je t’affronterai encore… »

La voix d’Artemis était chargée de tristesse, mais à aucun moment les larmes ne coulèrent sur ses joues. Elle répétait doucement cette mélodie, comme un hymne d’espoir pour délester sa haine.

Jason la dévisageait et se laissait bercer par le chant. Il se souvint alors d’une femme qui tenait un enfant et lui chantonnait une berceuse pour l’endormir. Le même air… la même douceur. Son cœur se serra. Comment pouvait-elle connaître cette mélodie ?

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